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"Je pense qu'il est bon que les journalistes exercent un contre-pouvoir. C'est même fondamental en démocratie puisque, s'il ne peuvent plus l'exercer c'est qu'alors nous ne sommes plus en démocratie… Mais il n'est pas bon non plus que les journalistes exercent un pouvoir tel que ça devient le pouvoir principal et que ça prenne le pas sur le pouvoir politique, culturel, syndical".


Jean-François Kahn
Jean-François Kahn est né le 12 juin 1938. Après une licence d'Histoire et le passage par un centre de tri postal des PTT, il entre comme manœuvre dans une imprimerie, puis s'oriente rapidement vers une carrière journalistique. Témoin privilégié pour la presse parisienne des événements en Algérie, il est tour à tour correspondant pour Paris Presse, éditorialiste à Europe 1, pour la télévision et envoyé spécial permanent en Afrique du Nord pour Le Monde. Après avoir dirigé Les Nouvelles Littéraires, il créé l'Evénement du Jeudi, pour terminer avec l'hebdomadaire Marianne, dont il est, aujourd'hui encore, le directeur de la publication. Esprit vif et polémiste, il s'en prend ouvertement à l'ordre établi, à la " pensée unique " contre laquelle il s'élève parfois avec véhémence.

Bien avant Péan et Cohen, vous n'aviez de cesse de stigmatiser le pouvoir de la presse en France. Pourtant, on s'accorde à dire que, ne serait-ce que d'un point de vue économique, cette presse va mal. Comment expliquez vous cette contradiction apparente ?

Ce n'est pas réellement une contradiction. Le fait qu'elle va très mal économiquement avec pour conséquence la fermeture de beaucoup de journaux, que là où il y avait disons 13 ou 14 quotidiens d'opinions différentes, il n'y en a plus que trois, fait que du même coup, il y a moins d'opinions différentes. Ceux qui restent ont une influence idéologique et politique beaucoup plus forte.

Les trois qui restent n'expriment plus une différence très profonde. Donc en fait, la crise de la presse a débouché sur un pouvoir idéologique beaucoup plus fort des journaux qui restent puisqu'ils vont tous dans le même sens. Et en particulier le poids idéologique que représente un journal comme Le Monde. Moins aujourd'hui d'ailleurs. Mais il y a encore quelques années, ces six dernières années, Le Monde est un journal qui disait ce que les gens devaient penser. A la radio et à la télévision ainsi que dans la presse de Province, les journalistes s'alignaient sur Le Monde. Donc Le Monde n'est peut-être vendu qu'à 350 000 exemplaires. Il n'empêche que ce que dit le journal est repris par tout le système médiatique. C'est comme cela que l'on a débouché sur une forme de pensée unique.

Vous pensez qu'il y a donc une sorte de consensus entre Le Monde, Libération et Le Figaro…

Le consensus est très fort, enfin, il l'était puisque les choses ont un peu changé, entre Le Monde, Libération, une grande partie de la presse de Province, les journaux radio et télé. Pour Le Figaro, comme il s'agit officiellement du grand journal de la droite libérale, la différence dans le traitement de l'information est d'environ 30%. A 70%, Le Figaro développe les mêmes idées que les autres et il y a 30% de différence, sur l'immigration et la sécurité par exemple.

Vous pensez que les journaux, ou en tous cas les journalistes ont trop de pouvoir en France ?

C'est compliqué ! Je pense qu'il est bon que les journalistes exercent un contre-pouvoir. C'est même fondamental en démocratie puisque, s'il ne peuvent plus l'exercer c'est qu'alors nous ne sommes plus en démocratie… Mais il n'est pas bon non plus que les journalistes exercent un pouvoir tel que ça devient le pouvoir principal et que ça prenne le pas sur le pouvoir politique, culturel, syndical. Pourquoi ? Parce que tout excès de pouvoir est critiquable, que ce soit l'excès de pouvoir économique, culturel, politique ou médiatique d'une part, et d'autre part, parce qu'il se trouve que les journalistes sont issus du même milieu sociologique, vivent dans la même ville, Paris, ont les mêmes références culturelles, ont connu le même cursus… c'est-à-dire ont tous été d'extrême gauche dans leur jeunesse et se sont ralliés au néo-libéralisme économique sur le tard, et donc, ils pensent à peu près tous pareil. Mais ils ne pensent pas comme le public. Et il n'y a aucune raison que la pensée journalistique s'impose comme la seule à un public qui pense, en grande partie, différemment d'eux.

Ce serait Paris qui mènerait la France ?

A travers les médias oui ! Je pense que les médias parisiens, tout en étant beaucoup moins importants aujourd'hui qu'ils ne l'ont été, continuent de peser sur les médias de Province. Il faut dire que c'est la faute de médias de Province. Entre nous, si les médias de Province disent : "il y en a marre de cette dictature de Paris, on va penser par nous-mêmes, on va faire nos éditoriaux en fonction de ce qu'on pense nous ", s'ils formaient des journalistes totalement indépendants, si c'étaient même eux, qui de Marseille, de Bordeaux, de Lyon prétendaient conquérir le marché parisien et non l'inverse, on n'en serait pas dans cette situation. Donc c'est un peu cette " démission " de la presse de Province, qui est une presse importante, qui n'ose plus s'exprimer de façon autonome, qui a renforcé cette dictature idéologique parisienne.

Vous pensez que le journaliste jouit d'un statut trop privilégié ?

Il ne bénéficie pas d'un statut privilégié dans le mesure par exemple où la loi sur la presse lui est plutôt défavorable. C'est-à-dire que c'est très difficile pour un journaliste de gagner un procès en diffamation. Sur ce plan là, elle ne lui est pas favorable. Mais ce qui est vrai, c'est que les journalistes ont obtenu ces derniers temps - et c'est un progrès - le droit de tout dire. C'est-à-dire le droit de dénoncer des scandales par exemple. Donc le droit de remettre en cause le pouvoir d'un tel, la réputation d'un tel, l'honneur d'un tel. C'est un pouvoir terrible. Mais contre ce pouvoir, ils doivent admettre que l'on puisse leur répliquer sans quoi il n'y a plus d'équilibre. Or, ils ne l'admettent pas. C'est-à-dire qu'ils revendiquent le pouvoir de " détruire ", de " tuer ", de " lyncher ", tout en n'acceptant pas le pouvoir des autres de les remettre en cause eux. Il y a là un risque de déséquilibre au profit des médias.

La généralisation de l'internet a-t-elle changé quelque chose pour votre rédaction et comment envisagez-vous l'évolution de la profession justement dans le cadre de l'explosion de ces nouvelles technologies ?

La transformation est visible en ce sens qu'il n'y a plus de papier. J'ai connu des journaux où tout était sur papier. Il n'y a plus de montage classique… tout se fait sur écran. Etant d'une autre génération je demande à ce que tout me soit sorti sur papier. Cela étant, 90% de ce qui se fait au journal se fait sur l'écran, le papier a donc tendance à disparaître. Pour l'investigation, l'internet joue un rôle très important. Au début de Marianne par exemple, on a fait une grande enquête sur la politique sociale d'une grande chaîne de fast food, pour démontrer que cette chaîne avait une politique sociale esclavagiste. Eh bien sur internet, on a trouvé des centaines de témoignages de gens qui avaient travaillé pour cette chaîne et qui racontaient comment ils avaient été exploités. En cela, c'est un instrument formidable. Avant il aurait fallu aller les retrouver. Sur le plan de la documentation aussi, sur internet, vous trouvez très vite n'importe quel renseignement. Donc, c'est un apport formidable. Cela dit, je ne pense pas personnellement qu'un journal doit se mettre en ligne. S'il le fait, alors il se tire une balle dans le pied en se faisant de la concurrence à lui-même. S'il veut avoir un service en ligne, il faut que ce soit un service original, indépendant, et qui incite les gens qui le consulte à lire le journal. Sans quoi, on en arrive au résultat de Libération, qui a perdu des milliers de lecteurs parce que les gens le consultent sur le net.

A terme internet risque de " tuer " le journal papier ?

Je ne crois pas. Si les journaux papier se mettent sur internet, alors il y a un vrai risque. Mais autrement, non. Lorsque l'écrivain S. King a voulu mettre son roman sur le net, ça a été un échec, les gens ne l'ont pas lu.

Pourtant "le" modèle économique avec un grand "M" n'a pas encore été trouvé par les journaux pour internet…

Je pense que si. Il y a une complémentarité qui est très importante. Aujourd'hui, les journaux peuvent arriver à faire des débats, des interconnexions avec leurs lecteurs, être en rapport avec des gens du monde entier d'une façon instantanée, c'est fondamental. Mais cela n'a pas changé leur structure interne, ils restent quand même des journaux à support papier.

Avez vous des rapports avec d'autres rédactions européennes ?

Pas beaucoup !

Les journalistes de Marianne rencontrent-ils des difficultés particulières dans l'exercice de leur fonction ?

Oui mais il ne faut pas réellement attacher une grande importance aux menaces. Moi par exemple, il m'est arrivé de recevoir des menaces de mort. Or, vous pouvez être sûr d'une chose, c'est que lorsqu'on vous menace de mort, on ne vous tuera pas. Quelqu'un qui a envie de vous tuer ne vous prévient pas avant. C'est donc juste que l'on a envie de vous impressionner. A la limite, c'est plus dangereux quand il n'y a aucune menace. Sinon, pour les enquêtes, c'est parfois difficile, il y a des gens qui refusent de vous répondre. Mais le réel problème ce sont les procès… On provisionne chaque année plus ou moins 450 000 euros pour les procès.

Quel conseil donneriez vous à un jeune journaliste qui débute dans le métier de la presse écrite ?

Premièrement, il faut qu'il écrive extrêmement bien, ensuite il faut non seulement qu'il écrive très bien mais de façon extrêmement claire et de façon compréhensible pour le grand public. En troisième position, il faut qu'il sache écrire vite et en quatrième, il faut qu'il ait l'exprit de synthèse. Ca c'est absolument nécessaire. Ce n'est pas la peine qu'il essaie d'être journaliste dans la presse écrite s'il n'a pas ces qualités-là. Enfin, il lui faut une solide culture générale. Il doit avoir des connaissances historiques, éconimiques et idéologiques. Il doit savoir ce qu'est la pensée de Karl Marx, la pensée libérale, ce qu'est un taux d'intérêt, etc. Il doit savoir l'Anglais et savoir conduire et je le dis d'autant plus que je ne sais pas l'Anglais et je ne sais pas conduire.

Et vous pensez que les écoles forment à l'heure actuelle correctement à ces métiers ?

Non ! Elles forment de façon trop uniforme. Cela dit, elle ne sont pas mauvaises.

Propos recueillis par Perry Petrakis
le 7 septembre

Bibliographie :
- Ce que Marianne en pense, éditions des Mille et une nuits, 2002
- Les Rebelles, ceux et celles qui ont dit non, Plon, 2001
- Moi, l'Autre et le loup, Fayard, 2001
- Victor Hugo Un Revolutionnaire ; L'extraordinaire Metamorphose, Fayard 2001
- Le Retour De Terre De Djid Andrew ; Critique De La Raison Capitaliste, Fayard, 2000
- La pensée unique, Fayard, 2000
- Complot contre la Démocratie, Denoël, 2000
- Chacun son tour, Stock, 2000
- Demain la révolution, Flammarion, 1999
- Tout était faux, Fayard, 1998
- Les poèmes politiques, Fayard, 1998
- On Prend Les Memes Et On Recommence, Grasset et Fasquelle, 1997
- Tout change parce que rien ne change, Fayard, 1994
- Esquisse philosophique du mensonge, Flammarion, 1992
- Les Français sont formidables, Balland, 1987
- Et si on essayait autre chose ? Seuil, 1983
- La guerre civile, Seuil, 1982